L’ASCENSEUR
Nuit. Un appuie sur la sonnette
d’une porte d’immeuble moderne.
DEUX : Vous êtes sûr que c’est sur le bouton de la sonnette de Georges que vous appuyez ?
UN : J’ai tâté. Il n’y a pas d’autre bouton. À part celui que vous avez sur le nez.
DEUX : Laissez mon nez où il est. Et avec quoi lui appuyez-vous dessus, à ce bouton ?
UN : Avec mon doigt.
DEUX : Ça n’a pas l’air très efficace.
UN : Je ne vais tout de même pas appuyer avec mon nez pour vous faire plaisir.
DEUX : Oh moi, le plaisir ! Il y a longtemps que j’en suis revenu. Du reste, dans le noir…
UN : Oui, je ne vois pas ce que ça pourrait avoir de comique pour vous, mon nez plissé en accordéon dans le trou de ce bouton, dans le noir.
DEUX : Oh mais la lune va venir ! Un nuage qui se déplace et c’est comme en plein jour.
UN : Taisez-vous qu’on entende.
Un temps.
Rien. Vous êtes bien d’accord ? Vos oreilles ?
DEUX : Rien. C’est peut-être un concierge qui ne fait pas de bruit.
UN : Veut pas dire qu’il est sourd.
DEUX : Alors il est de mauvaise volonté.
UN : Pas forcément. Chez vous, c’est tout de suite le sabotage.
DEUX : On n’a pas le droit de dormir dur comme ça quand on est concierge.
UN : Qu’est-ce que vous en savez ? Pauvre homme ! Il est peut-être mort.
DEUX : Mort ? Alors pas la peine d’appuyer sur le bouton. Il ne viendra pas. En admettant même qu’il repose au cimetière le plus proche et que son caveau soit relié électriquement à votre bouton, il lui faudra du temps pour venir ici du cimetière. Bien que dans un sens, il est minuit, c’est l’heure des fantômes. Ils reviennent quelquefois à cette heure-ci.
UN : Pas pour tirer le cordon. Si vous aviez tiré le cordon toute votre vie, avec votre conscience professionnelle ! je vous connais : décédé, on aurait beau sonner, vous resteriez peinard dans votre cercueil.
DEUX : C’est ce que je dis. Ne sonnez plus. Y a plus d’espoir.
UN : Bon. D’accord. Je cesse d’appuyer sur le bouton. D’autant qu’il n’y a plus de bouton. À force d’appuyer dessus, il a disparu dans son trou. Votre briquet.
DEUX : Tenez le voici. Vous appuyez : clic.
UN : Clic ?
DEUX : Clic.
UN : Marche pas. Ah si. Clic. Mais c’est pas un briquet, ça, c’est un cadenas.
DEUX : Ça ressemble.
UN : Oui, mais ça fait pas de lumière.
DEUX : Non. Mais pour ce qui est d’ouvrir une porte, un cadenas, c’est plus indiqué qu’un briquet.
UN : Vous croyez qu’on peut l’ouvrir, cette porte, avec votre cadenas ?
DEUX : Sûrement : j’ai la clef. Tenez…
UN : Si seulement j’y voyais clair.
DEUX : Attendez ! Voilà le clair de lune !…
UN : Quel beau clair de lune !…
DEUX : Vous avez vu là-haut ?
UN : Où ?
DEUX : Sur la lune. Juste au sommet de la grue. Tout noir. Un chat…
UN : Un chat !… c’est beau, la nuit !…
DEUX : Et la petite fumée qui lui sort de la queue…
UN : C’est pas un chat, ça, ni une grue…
DEUX : C’est quoi ?
UN : Une cheminée d’usine.
DEUX : Sur la lune ?
UN : Ce doit être de la publicité.
DEUX : Une publicité pour quoi ?
UN : Je ne sais pas. Une publicité pour quelqu’un qui serait comme la lune…
DEUX : Georges ?
UN : Ou vous. Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué de quoi vous avez l’air, en ce moment…
DEUX : Moi ?
UN : Oui. Vous. Moi. Nous.
DEUX : Vous allez fort ! C’est vous qui !…
UN : Oui, mais c’est nous qu’on…
DEUX : D’ailleurs, je suis désolé d’y revenir, mais ce bouton !… Vous êtes sûr que c’est l’adresse de Georges ?
UN : Oui. Il n’y a pas de numéro. Donc, pas moyen de se tromper. C’est ce qu’il m’a dit : là où il n’y a pas de numéro, c’est là. Que j’habite. Georges.
DEUX : C’est moderne.
UN : C’est peut-être ce qui explique qu’il n’y a pas de concierge.
DEUX : Essayez d’ouvrir.
UN : J’essaye.
DEUX : Alors ?
UN : Pas de serrure.
DEUX : Une porte qui ne s’ouvre pas, pour moi ce n’est pas une porte. C’est une fermeture.
UN : Pour moi, nous sommes en présence d’une porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur.
DEUX : Nous voilà bien ! Parce que nous, c’est à l’extérieur, qu’on est.
UN : Attendez-moi là. Je vais faire le tour de la porte, essayer de voir à l’intérieur si je trouve le moyen.
Il fait le tour de la porte.
Hou-hou !
DEUX : Vous y êtes ?
UN : J’y suis. Éclairez-moi.
DEUX : Je vous ai donné mon cadenas.
UN : Alors éclairez-moi avec votre briquet.
DEUX : Vous avez raison. Voilà, voilà.
UN : Merci ! Je le tiens. Il y a un verrou…
DEUX : Chic ! C’est gagné.
UN : Attendez que je vous ouvre.
Il ouvre la porte. Deux entre.
Voilà !
DEUX : Voilà ! Eh bien on pourra dire qu’on aura eu de la chance.
UN : Chut !… Chut !… Des fois qu’on réveille le concierge !…
DEUX : Je referme la porte ?
UN : Oh, maintenant qu’on est passé, elle ne peut plus nous servir à rien.
DEUX : Bon. Alors, je la pousse dans un coin, comme ça elle ne nous gênera plus si on veut ressortir.
UN : Allez, venez, on a assez perdu de temps.
DEUX : C’est là qu’il habite, Georges ?
UN : Oui. Ne posez pas toujours la même question.
DEUX : Je ne la pose pas toujours au même endroit. Georges. – Où ?
UN : Là-haut.
DEUX : Mais dans quel immeuble ?
UN : Comment quel immeuble ?
DEUX : Je ne vois pas d’immeuble.
UN : Vous regardez mal. Ce que vous ne voyez pas, c’est le rez-de-chaussée. Regardez plus haut.
DEUX : Je ne vois rien.
UN : Forcément, on ne voit pas très clair… L’immeuble commence au vingtième étage. Là-haut dans le noir. Parce que l’entrepreneur, comme il n’avait pas le droit de construire à cet endroit-là, il s’est dit : si je commence à bâtir à partir du trente-cinquième en laissant le terrain libre, ça créera une situation de fait. Et puis du trente-cinquième, il s’est mis à descendre sournoisement, petit à petit, trentième, vingt-cinquième… Le vingtième vient tout juste d’être terminé.
DEUX : Mais comment qu’on y monte ?
UN : Y a un ascenseur. Et tout autour, voyez, quand même, un hall d’entrée. Avec de la boue, des graviers, de la… j’ai failli marcher dedans, et un peu de carrelage.
DEUX : On lui a permis de bâtir l’ascenseur ?
UN : Tout de suite. Et la cave dessous et, au-dessus, l’immeuble se sont construits autour de l’ascenseur. Bzit ! jusque-là-haut, et vroum autour du bzit jusqu’au vingtième et ici, et là-bas par en bas.
DEUX : Quand même pour l’ascenseur, il lui a fallu un terrain ?
UN : Oui, le terrain d’une pissotière qui se trouvait à vendre, à cet endroit-là. Propriété de la municipalité, bien sûr, mais la municipalité a besoin d’argent pour bâtir des écoles.
DEUX : C’est moral.
UN : Oui.
DEUX : Seulement moi, je ne vois pas d’ascenseur. Où êtes-vous ? C’est à peine si je distingue mon index quand j’appuie dessus avec mon œil.
UN : Attention, je l’entends qui vient !
DEUX : Georges ?
UN : L’ascenseur.
DEUX : Vous l’entendez, mais vous ne le voyez pas. C’est pas suffisant.
UN : Vous tenez à voir Georges, ou vous n’y tenez pas ?
DEUX : Ah ben dites ! Surtout avec ce qu’il m’a dit de lui apporter.
UN : Où c’est ?
DEUX : Là dans un coin.
UN : Silence.
DEUX : Le chat qui miaule.
UN : Alors, avançons.
DEUX : Oui, mais dans quoi ?
UN : Attendez, je vais allumer une allumette.
DEUX : Vous ne trouvez pas votre lampe électrique ?
UN : Avec une allumette, je la trouverai.
DEUX : Allez-y.
Détonation.
Dites donc, c’est des allumettes de course, vos allumettes ! J’ai à peine eu le temps de vous voir.
UN : Ça ne devait pas être mes allumettes, ça. Ça devait être une boîte d’autre chose, j’en avais une que je ne savais pas ce que c’était.
DEUX : Vous le savez, maintenant…
UN : Notez bien, je savais que c’était de la publicité, mais je ne savais pas le genre de publicité que c’était. Je trouve ça bête. Surtout quand on pense que c’est pour une marque de briquet.
DEUX : Et vos allumettes, où elles sont ?
UN : Je ne sais pas. Écoutez voir si vous entendez quelque chose quand je me secoue…
Bruit métallique.
DEUX : Oui, mais ce n’était pas un bruit d’allumettes, ça…
UN : Tâchez de le ramasser quand même, je crois bien que c’était un bruit de lampe électrique qui tombe.
DEUX : Je vais essayer. D’autant que moi aussi j’ai perdu quelque chose.
UN : Qu’est-ce que c’est ?
DEUX : Je ne sais pas, mais je suis en train de marcher dessus. Même, c’est en miettes. Ah ben oui, forcément, c’est un biscuit.
UN : Hé ! Comment ça se fait que vous perdez vos biscuits ?
DEUX : Je ne sais pas. Ça doit être une mauvaise boîte.
UN : C’est pourtant des biscuits de chez Biscuit, y a pas mieux.
DEUX : Vieille maison, vieil emballage, mon vieux.
UN : Pas possible, j’ai demandé des biscuits pour voyage en radeau. Chaque biscuit emballé séparément dans son sachet de matière plastique, et tous les sachets imbriqués dans un coffret de polyester avec un pointillé autour, pour les détacher un à un.
DEUX : Ça n’empêche qu’ils se sont détachés tous ensemble.
UN : Elle doit pourtant pas être loin, cette lampe électrique.
DEUX : C’est rageant, quand on pense au clair de lune qu’il y a dehors.
UN : Vous êtes sûr que c’est pas un vieux biscuit qui traînait dans votre poche revolver ?
DEUX : J’ai pas de poche revolver. Je la tiens !
UN : La lampe ?
DEUX : Oui. Oh, c’est mieux qu’une lampe, hein, c’est ce qu’on appelle une torche !
UN : Oui, je l’ai chipée à mon beau-frère, pas celui qui est mort, l’autre, le gendarme. Allumez-la. Faut appuyer sur une espèce de targette qui dépasse.
DEUX : Je tiens la targette. On pousse, ou on tire ? UN : Tirez à fond.
Détonation.
DEUX : Ah… c’est curieux.
UN : Oui, ben ça, c’était pas la torche électrique. C’était le pistolet de haute précision. Mettez-le dans votre poche revolver et n’y touchez plus.
DEUX : Je vous dis que je n’en ai pas, de poche revolver !
UN : Eh bien, dans votre poche à biscuits !
DEUX : La voilà !
UN : La torche ?
DEUX : Oui. Elle était dans ma poche à biscuits. Vous dites qu’il y a une targette ?…
UN : Oui, mais ne tirez pas dessus avant d’être sûr que ce n’est pas le pistolet.
DEUX : Je ne peux pas me tromper : j’ai le pistolet dans la main gauche et la torche dans la main droite.
UN : Bon.
DEUX : Euh… non : le pistolet dans la main droite et la torche dans la main gauche.
UN : Faites pas l’andouille.
DEUX : D’ailleurs, c’est bien simple, il y a un moyen de ne pas se tromper. Vous êtes prêt ?
UN : S’il y a un moyen de ne pas se tromper, allez-y.
DEUX : Voilà.
Détonation.
Oh, dites donc : ce qu’elle éclaire bien cette torche !
UN : Eh oui, elle éclaire bien. Seulement si elle fait ce bruit-là à chaque fois qu’on l’allume, moi, je la rends à mon beau-frère.
DEUX : Mais non ! c’est le pistolet qui a fait ça.
UN : Vous aviez pourtant trouvé un moyen de ne pas vous tromper, hein ?
DEUX : Oui, j’ai tiré sur les deux targettes en même temps.
UN : Rendez-moi ce pistolet.
DEUX : Voilà, voilà.
UN : Et regardez voir par terre si vous n’avez pas perdu autre chose.
DEUX : Non, vous voyez. À part un biscuit. Deux biscuits. Trois biscuits. Quatre biscuits. Cinq biscuits.
UN : Quand vous aurez fini de compter les biscuits ! D’abord, ils ne sont pas à nous, ces biscuits : c’est pas les nôtres. Ils ne sont pas de chez Biscuit.
DEUX : Ah non… C’est vrai. C’est des biscuits de chez Fiat. D’où peuvent-ils bien sortir ?
UN : Sans doute qu’ils étaient déjà là quand on est arrivé.
DEUX : Eh bien comme ça, on peut marcher dessus ! Crac ! Crac ! Ah c’est pas nos biscuits, hein ? Eh bien voilà ce que j’en fais de « pas nos biscuits » ! Crac ! Crac ! En miettes ! Ah ! Il y a longtemps que j’avais pas piqué une colère pareille. Ah ! ça fait du bien. Crac ! Maintenant si quelqu’un veut ramasser la poussière, à lui le plaisir ! Ah bon Dieu que ça fait du bien !
UN : C’est pas ça qui nous rendra nos biscuits.
DEUX : Non ! Mais j’aime pas que des métèques viennent me marcher sous les pieds avec leurs biscuits. On se passera de biscuits ! Le premier qui me parle de biscuits, vous verrez ce que j’en ferai !
UN : Quoi ?
DEUX : On verra. L’inspiration.
UN : Ça me fait plaisir de vous voir dans cet état-là. Mais quand même, vous êtes sûr d’avoir rien perdu d’autre ?
DEUX : On verra.
UN : Les saucissons ?
DEUX : Les saucissons, ils sont là, cher Monsieur, ils sont là tous les six, dans le porte-saucissons.
UN : Le pain.
DEUX : Dans son étui.
UN : Oui. Mais l’étui ?
DEUX : L’étui à pain ?
UN : Oui.
DEUX : C’est vous qui l’avez dans le dos.
UN : Bon, alors en route.
DEUX : Tiens, j’avais pas vu votre ceinture. C’est une cartouchière ?
UN : Non. C’est une ceinture, mais avec des petits tubes autour.
DEUX : Des tubes de quoi ?
UN : Des tubes de bœuf.
DEUX : Ah.
UN : Vous aimez le bœuf en tube ?
DEUX : Je ne sais pas. Comment ça marche ?
UN : Comme la pâte dentifrice, mais c’est du bœuf.
DEUX : Du bœuf comment ?
UN : En tube, je vous dis.
DEUX : Ça ne doit pas être si bon qu’en daube.
UN : En daube ! En tout cas, c’est sûrement meilleur que du bœuf en plâtre ! Et puis regardez ma ceinture : tous les cinq tubes, il y a un tube rouge. C’est un tube de moutarde. J’ai trouvé ça au salon du Camping, le mois dernier.
DEUX : Et de quoi boire ? Vous avez apporté de quoi boire ?
UN : Oui, ne vous en faites pas. Nous avons de l’eau pour plus d’un mois.
DEUX : Je ne la vois pas, l’eau…
UN : Elle est dans ma poche revolver.
DEUX : L’eau ?
UN : Oui. C’est de l’eau en poudre.
DEUX : Ben dites donc ! Vous nous avez bien équipés !
UN : Oui, j’ai fait ça soigneusement.
DEUX : C’est un équipement, on ferait la conquête de l’Everest avec ça !…
UN : C’est possible, en effet.
DEUX : Enfin !…
UN : « Enfin » : quoi ?
DEUX : Oui, « enfin », je me demande si c’était bien la peine de s’équiper comme ça, rien que pour prendre l’ascenseur.
UN : Mais c’est pas simplement pour prendre l’ascenseur ! Vous ne savez pas ce qui nous attend là-haut !
DEUX : Ça c’est vrai. Mais ça m’étonnerait bien que Georges n’ait rien à manger chez lui.
UN : Et puis même, l’ascenseur ! On ne le connaît pas l’ascenseur ! On peut très bien rester en panne dedans pendant plusieurs mois ! Et puis, écoutez, si je vous ai confié ma torche électrique, c’est parce qu’il fait noir ! Alors j’aimerais que vous la dirigiez un peu autour de nous, et pas seulement en plein milieu de ma figure ! Ça fait mal aux yeux, et puis vous le connaissez, mon nez ! vous n’avez pas besoin de le regarder comme ça !
DEUX : Je n’avais jamais vu votre nez en pleine nuit, figurez-vous. D’ailleurs, je suis sûr que si vous pouviez le voir, votre nez, en ce moment, il vous intéresserait bien, vous aussi.
UN : Qu’est-ce qu’il a mon nez ?
DEUX : On jurerait qu’il a été peint au minium.
UN : Ça doit être ma fausse allumette. Je me débarbouillerai là-haut. Trouvez-moi l’ascenseur, en vitesse.
DEUX : Mais je cherche, mon cher ami !… Malheureusement je ne trouve pas.
UN : Tenez, là, là ! C’est pas sa cage, ça ? La cage de l’ascenseur ?
DEUX : Si ! Mais l’ascenseur n’est pas dedans.
UN : Alors où est-il ?
DEUX : Il s’est peut-être envolé…
UN : On l’entendait, pourtant, tout à l’heure, il faisait : cui ! cui ! Avec ses ailes, son câble.
DEUX : Les ascenseurs ça monte et ça descend. C’est comme les hirondelles, ça dépend du printemps.
UN : Ça dépend du bouton ! Trouvez-moi le bouton. Faudra bien qu’on le prenne un jour ou l’autre, cet ascenseur.
DEUX : Appuyez sur le bouton, je vous l’éclaire.
UN : Je vous ferai remarquer que c’est encore moi qui m’y mets.
DEUX : Ça y est le voilà qui fait vromb ! Vromb ! Vous entendez ? Vromb ! Ce que c’est qu’un bouton, quand même. Le bouton ! En voilà une invention pratique !
UN : Eteignez la torche électrique, c’est pas la peine de gaspiller la pile.
DEUX : C’est vrai. Vromb… Vromb… C’est tout de même rigolo, vous m’avouerez. Je voudrais bien voir la tête qu’ils ont, les gars qui l’ont construit, cet immeuble. Parce que faut pas être très normal pour installer l’ascenseur d’un immeuble avant d’y installer l’électricité.
UN : Oui. D’autant plus que sans électricité, on se demande comme il marche, cet ascenseur.
DEUX : C’est peut-être un ascenseur à gaz. Vromb…
UN : Un ascenseur à gaz, ça s’appelle un ballon.
DEUX : Pas quand c’est une cage d’ascenseur.
UN : Et puis vous vous rendez compte, faudrait le dégonfler, en haut, pour qu’il redescende, et en bas, pour qu’il remonte, à chaque fois faudrait le regonfler…
DEUX : Parce que… même les ascenseurs hydrauliques, c’est à l’électricité qu’ils fonctionnent… Vromb…
UN : Enfin, l’essentiel c’est qu’il marche.
Le bruit cesse.
Allons bon, le voilà qui ne marche plus.
DEUX : Il s’est peut-être rendu compte tout d’un coup.
UN : De quoi ?
DEUX : Qu’il y avait pas d’électricité.
UN : Rallumez votre torche, que je rappuie sur le bouton.
DEUX : Voilà. Attendez, ce coup-ci, c’est mon tour. Là.
Bruit d’ascenseur.
UN : Ce qui m’étonne, ce n’est pas qu’il remarche, c’est qu’il se soit arrêté tout seul, avant. Tout seul…
DEUX : Y a peut-être quelqu’un dedans ?
UN : Mais non. Il ne marchait pas quand on est arrivé et on est resté au moins dix minutes devant. Il a bien fallu que quelqu’un !…
DEUX : Vous êtes sûr que c’est lui qui fait ce bruit-là ?…
UN : Mais oui. Pas la peine de me poser tout le temps la même question.
DEUX : C’est pas la même que tout à l’heure. Combien elle a d’étages cette maison ?
UN : Vingt-quatre.
DEUX : En admettant que tout à l’heure il était au vingt-quatrième, il y a longtemps qu’il devrait être là.
UN : En fait, y en a pas vingt-quatre, y en a quarante-huit, parce que, au-dessus du rez-de-chaussée, on croit que c’est le premier, et puis en réalité c’est l’entresol. Et alors, comme ils ont collé des entresols partout, entre le premier et le second, entre le second et le troisième, et ainsi de suite, ça vous fait tout de suite quelque chose de plus conséquent.
DEUX : Quand même, Georges, c’est quel étage ?
UN : Georges, c’est pas un étage, c’est une annexe.
DEUX : Comment une annexe ?
UN : Oui, c’est un petit bungalow qui est suspendu par-dessus le balcon du dix-septième. Mais enfin, pour y accéder, c’est au dix-septième. Dix-sept et dix-sept, trente-quatre.
DEUX : On pourrait peut-être prendre l’escalier…
UN : Non, on ne pourrait pas, figurez-vous ! Parce que l’escalier, y en a pas. Il existe à l’état de projet, mais il n’est pas construit.
DEUX : C’est curieux. Moi, si j’avais à construire un immeuble, je commencerais par l’escalier. L’essentiel, c’est de monter, après on s’installe tout autour, et on s’agrandit.
UN : Ça, ça dépend des architectes. Et puis, pour cet immeuble, c’est pas qu’ils avaient décidé de poser l’escalier en dernier, c’est qu’ils ont oublié, tout simplement. Et alors, qui c’est qui est bien embêté, maintenant ?
DEUX : C’est nous.
UN : Oui, mais c’est surtout eux. Parce que ils n’ont pas oublié l’escalier seulement. Ils ont aussi oublié la place de l’escalier. Vous pouvez fouiller le vestibule avec la torche électrique, vous verrez, y a pas la place.
DEUX : C’est pourtant vrai.
UN : Alors, ils vont être obligés de faire un trou à travers les appartements. Vous vous imaginez les frais. Et puis les locataires, la tête qu’ils font.
DEUX : Moi, à leur place, je supprimerais l’ascenseur.
UN : Si vous trouvez que c’est une solution.
DEUX : Oui. Je laisserais la cage de l’ascenseur, mais je la viderais. Et quand j’aurais extirpé l’ascenseur de sa cage, je t’y ficherais un bon petit escalier en tire-bouchon.
UN : C’est sûrement pas possible.
DEUX : Je vous garantis que cette cage d’ascenseur peut contenir un escalier très convenable. Tenez ! regardez !…
L’ascenseur passe en faisant : pfuitt !
UN : Ah !
DEUX : Vous avez vu ?
UN : Oui, il vient de passer.
DEUX : Il était beau, hein ?
UN : Oui, c’est un bel ascenseur.
DEUX : Sous le nez, il nous a passé.
UN : Il va vite.
DEUX : Oui… C’est drôle, tout de même, qu’il continue à descendre…
UN : Oui… Oh, il ne va pas tarder à s’arrêter maintenant… Il n’ira pas plus bas que le sous-sol…
DEUX : Est-ce qu’il y a aussi un entresol, entre le rez-de-chaussée et le sous-sol ?
UN : Je ne crois pas non.
DEUX : Ça a l’air rudement profond, dites donc…
UN : Ah oui… Ça ne doit pas être vrai… Sûrement pas.
DEUX : Il a bien fallu qu’il s’arrête, quand même…
UN : Laissez la torche électrique braquée dessus. Des fois qu’il remonterait.
DEUX : Peut-être que ce que nous entendons là, c’est le bruit d’un autre ascenseur. Y en a peut-être deux.
UN : Non, je crois que ce n’est pas possible, deux ascenseurs fonctionnant dans la même cage. Enfin, c’est possible, si on veut, mais ils ne pourraient pas se croiser. Alors ce ne serait pas la peine. Il y aurait sûrement des accidents.
DEUX : Oui. Je ne pense pas, tout de même, que les caves soient disposées en étages, comme les étages… C’est pas possible qu’il y ait quarante-huit étages de caves…
UN : Non. Peut-être que c’est un ascenseur très puissant. Il aura fait un trou en arrivant en bas, et il continue à creuser.
DEUX : Non, sûrement pas. On sentirait l’odeur de la terre remuée. Ça doit être plutôt qu’il patine.
UN : Vous penchez pas comme ça, vous allez vous faire guillotiner s’il remonte tout à coup en vitesse.
DEUX : Vous en faites pas. Tenez, regardez là-haut.
UN : Vous voyez un ascenseur ?
DEUX : Non, je vois quelque chose de bleu, tout là-haut…
UN : Ah oui ! Ça doit être la clarté de l’aube à travers la verrière.
DEUX : Oui. Déjà !… On n’arrivera jamais chez Georges, vous savez.
UN : Mais si. On a tout son temps.
Le bruit cesse.
UN et DEUX : Ah !
UN : Vite, appuyez sur le bouton !
DEUX : Cette fois nous l’aurons.
Bruit.
Ça y est, le voilà qui remonte.
UN : Pourvu qu’il s’arrête !
DEUX : Ce que je suis ému !…
UN : S’il ne s’arrête pas, je le bloque en ouvrant la porte !
DEUX : Oui, mais ne l’abîmez pas ! C’est l’ascenseur de Georges…
L’ascenseur remonte et passe en faisant zioupe !
UN : Zioupe ! Il a filé…
Un temps.
un, tout à coup oratoire : Et quand bien même, jeune homme, je vous le demande ! cet ascenseur, et quand bien même l’eussions-nous, par quelque habileté diabolique, bloqué ! Que dis-je, cet ascenseur ! bloqué à notre étage ? Je vous le demande : qu’en résulterait-il ? Je vois glisser la porte à glissière !… Je vois votre main la maintenir et votre pied s’immiscer, soit ! et moi-même à votre suite, m’introduire dans ce véhicule, prompt à nous propulser vers les sommets d’un immeuble inconnu que nous appellerons pour simplifier l’immeuble de Georges, oui ! – quand bien même cet ascenseur ! l’eussions-nous, vous et moi, bien réduit à notre merci, et pour parler vulgairement, n’eussions-nous plus, cet ascenseur, qu’à enfoncer l’un de ses boutons dans l’un des trous de ses nombreux boutons, pour qu’il nous propulsât vers les hauteurs ! quoi ! toutes ces conditions réunies, enfin, je vous le demande : comment dans cet ascenseur, outre votre corpulence et la mienne, comment et où pourrions-nous prétendre introduire le volume de ces deux énormes pièces à conviction que je réservais pour la fin de ma plaidoirie ! le volume de cette gigantesque paire de pneus qu’il est convenu que nous devions lui transmettre, à Georges ! de la part de Paulette ! – car ces pièces à conviction sont deux et ne font qu’une, c’est une paire ! – comment donc et où nous serait-il loisible de l’introduire avec nous, ou nous avec elle, dans cet ascenseur, cette paire de pneus, que dis-je : de pneus ! – je vous le demande, dans cet ascenseur, cette paire de pneus de tracteur agricole ! Comment, dans cet ascenseur, je vous le demande, serions-nous en mesure de l’introduire cette paire de pneus ?
DEUX : Ça va être duraille !
UN : De l’introduire !…
DEUX : Duraille.
UN : Duraille…
DEUX : Oui.
UN : C’est tout l’effet que ça vous fait ?…
DEUX : Ça dépend du volume de l’ascenseur.
UN, calmé : Voilà. Comment vous expliquer ça, vous ? À chaque fois que je fais un effort pour être éloquent – passez-moi votre mouchoir –, y en a qu’un que je fais pleurer, y en a qu’un que je mets dans tous ses états, y en a qu’un qui n’en peut plus tellement c’était – y a pas de nom pour ça –, c’est moi. Non ! non ! C’est pas vous ! Ne faites pas de politesses, votre mouchoir, je vous le rends ! – C’est moi. Maintenant j’en ai bien pour une minute à m’en remettre.
DEUX : J’appuie toujours sur le bouton. Ne vous mettez pas dans des états pareils. Un pneu, c’est un pneu. Deux pneus, c’est un pneu, c’est tout. Avec un pneu en plus. Quant au tracteur agricole, estimons-nous heureux que Paulette n’ait pas pensé à le joindre aux pneus pour faire un ensemble.
UN : Est-ce que vous voulez être raisonnable une seconde ?
DEUX : Mais oui. Mais…
UN : Sous le balcon d’un trente-quatrième étage, si grand que soit son bungalow, voudriez-vous m’expliquer pour quelle raison raisonnable, Georges, raisonnable comme nous le connaissons, pourrait avoir une raison d’avoir l’usage de deux pneus de tracteur agricole ? Je dis : voudriez-vous me l’expliquer ?
DEUX : Non, je ne veux pas.
UN : Vous ne voulez pas !
DEUX : Non. Et même si je le voulais, je ne le pourrais pas !
UN : Alors ?…
DEUX : Il y a des choses qu’on fait sans se poser de questions. Par amitié. Amenez-les-moi, ces pneus. Je crois que je l’entends qui redescend.
UN : Qui ?
DEUX : L’ascenseur.
UN : D’ailleurs j’y crois plus. Je me suis donné trop de mal pour une entreprise dont je ne comprends pas le sens. Un bungalow suspendu au balcon d’un trente-quatrième étage, Georges dedans et, par un caprice de Paulette, deux gros pneus de tracteur à lui livrer par ascenseur ! un ascenseur qui ne marche pas ! et par amitié, une amitié qui marche faut voir comme ! dans le sens de la descente pour Georges, oui ! Nous, l’amitié on la remonte !
DEUX : Allez les chercher, le voici. Je le bloque ! Le voici, je l’ai ouvert, il bouge plus.
UN : Les voilà, vos pneus ! Les voilà ! Comparez !
DEUX : Entrez, entrez vite.
UN : « Entrer ». Qui ? Les pneus ? Vous ? Moi ?
DEUX : Entrons les pneus d’abord. Après, pour entrer, nous aurons besoin d’une intelligence de la situation que les pneus n’ont pas. Car un pneu est un pneu. Roulez-les, s’il vous plaît. Je dis intelligence : c’est plutôt de pénétration qu’il s’agit.
UN : Alors pénétrons ! En vrac. Si c’est de ça qu’il s’agit ! Chacun son pneu et vlan !
Ils essayent de se loger.
C’est trop petit.
DEUX : Vous manquez de pénétration, voilà tout. C’est ce que je vous ai dit. C’est pas aux pneus de faire un effort. Observez-les un peu ces pneus ! Eux, ils sont ronds, mais à l’intérieur du rond ils sont quoi ? Ils sont rien. C’est là que nous, il faut qu’on se roule en boule. Allez venez, je vous donne l’exemple. Je prends le pneu du fond.
UN : Ah ben vous êtes beau ! Ah ben vous êtes chouette ! Si vous croyez que vous ressemblez à un rond !
DEUX : Je fais mon possible. Allez mon vieux, un effort !
UN : Oh !
DEUX : Quoi : Oh ?
UN : Je dis « Oh » parce que je prends la force d’un O.
DEUX : Ça y est.
UN : Ça y est.
DEUX : Alors fermez la porte.
UN : On va plus rien voir. Ni vous, ni moi, ni rien !
DEUX : Tant mieux ! schématiques comme nous voilà réduits…
UN : Soit ! Voilà ! En route !
DEUX : Appuyez sur le bouton.
UN : Quel bouton ?
DEUX : Du trente-quatrième.
UN : Y en a pas.
DEUX : Dix-sept, sans les entresols – on les saute. UN : Appuyez avec quoi ?
DEUX : Avec n’importe quoi, imbécile ! mais vite ! j’ai le coccyx qui me remonte dans le larynx. Appuyez !
UN : Avec quoi ? C’est trop haut !
DEUX : Vous voyez mon pied ?
UN : Je l’ai sous le menton. Faudrait être aveugle.
DEUX : Déchaussez-le.
UN : Quand même ! Je veux bien ! mais dites-moi pourquoi !
DEUX : Faites ! Je vous dis. Avec mon orteil, ce bouton, je l’ai à portée de la main. Je veux dire : de la main de mon pied.
UN : Voilà.
DEUX : Merci. Et maintenant, hop ! En route pour les hauteurs de chez Georges ! Trente-quatre étages, pour un ascenseur comme celui où nous sommes, confortable et tout, et rapide comme il est, on en a pour vingt minutes. Trente. Enfin, dans les quarante.
UN : Sacré Georges, il va pas en revenir de nous voir arriver à l’heure.
DEUX : Avec les pneus de Paulette.
UN : Et notre casse-croûte. C’est tout de même long, hein ?
DEUX : Mais ça va rudement vite.
UN : Vous n’avez pas l’impression…
DEUX : Si.
UN : Vous êtes sûr de ne pas vous être trompé de bouton ?
DEUX : En tout cas, on descend.
UN : Rappuyez, voir…
deux :… Non, ça descend toujours.
UN : Vous trouvez pas que ça descend un peu vite ?
DEUX : Si. Et en plus j’ai l’impression que je m’enfonce.
UN : Moi aussi. C’est le plancher qui se décolle, on dirait.
DEUX : Oui. Et savez-vous ce que je me dis ?…
UN : Dites-moi… ce que nous faisons en ce moment, ce n’est pas ce qui s’appelle tomber ?
deux :… Je me dis que nous tombons un peu plus vite que l’ascenseur.
UN : Peut-être. Mais nous tombons, n’est-ce pas ?
DEUX : Oui. L’ascenseur aussi, mais moins vite.
UN : Relativement, oui. Mais nous tombons malgré tout de plus en plus vite.
DEUX : C’est certain. Nous devons nous trouver maintenant non plus à trente-quatre étages en dessous du bungalow de Georges, mais à environ dans les soixante-quinze, soixante-seize.
UN : Soixante-dix-sept, soixante-dix-huit, soixante-dix-neuf.
DEUX : Je n’aurais jamais cru que les sous-sols de cet immeuble fussent aussi profondément profonds.
UN : On devrait déjà être arrivés.
DEUX : En bas ?
UN : En bas, oui. Là où c’est dur.
DEUX : On devrait. C’est vrai. C’est agaçant d’attendre.
UN : Je n’aime pas ça du tout.
DEUX : Sacré Georges, va !
UN : Je cherche le bouton « stop ».
DEUX : Ne cherchez pas. Mon orteil est appuyé dessus.
UN : On tombe quand même.
DEUX : Oui.
UN : On devrait peut-être tenter de faire quelque chose. Vous aussi, vous avez une tendance à la passivité. Maman me le reprochait toujours. Elle me le reproche toujours d’ailleurs. Je me demande pourquoi j’en parle au passé comme si j’étais mort.
DEUX : Oh ! j’ai confiance en Georges. Ce n’est pas lui qui nous laisserait tomber comme ça, dans une situation inquiétante.
UN : Il nous a tirés de situations, oh pas tout à fait aussi graves, mais quand même. C’est le brave type, Georges. Quand même moi, c’est la première fois que je tombe à ce point-là.
DEUX : J’aimais mieux la maison où il habitait avant.
UN : Je sais bien que Georges c’est le bon gars, mais faudrait pas qu’il perde trop de temps, parce qu’à force de tomber…
DEUX : Oui, on risque de…
UN : On pourrait peut-être essayer de l’appeler ?
DEUX : Peut-être, oui. Georges !
UN : Georges !
DEUX : Georges… (etc.).
Ils disparaissent vers le bas en appelant Georges.